Losar : 2137 année du tigre de fer
Voici venu le mois de Février et son cortège de crêpes, mardi-gras, carnaval… Mais en ce mois de Février comme tous les autres Février depuis 11 ans, je pense encore plus à ma “famille” du bout du monde.
Il y a un peu plus de 11 ans, au détour d’un examen de conscience ou d’une remise à plat de ma vie (nous en avons tous plus ou moins de temps en temps), je me suis dit qu’il fallait que je revienne dans mon axe, qu’il fallait que je nourrisse la graine plantée par mes parents, fervents lecteurs, entre autre, d’ouvrages sur le Tibet, Alexandra David-Neel… Le “hasard” a voulu que je rencontre Martine G. et l’association Aide à l’Enfance Tibétaine, dite AET. Sensibilisée depuis mon enfance donc, par le tragique destin d’un pays et de tout un peuple, j’ai décidé de parrainer un enfant tibétain exilé au nord de l’Inde. Et le destin m’a donné une petite fille de 11 mois, Pema Lhamo. Sa maman, Bumchung, divorcée, élevait toute seule ses deux filles, Pema est la plus jeune, en étant coolie. Savez-vous ce qu’est un coolie en Inde ? Bumchung travaillait sur les routes (travaux routiers) en ayant un grand sac de jute sur son dos, retenu par une corde autour de sa tête. Et dans le sac, toute la journée, 7/7 jours, des kilos de gravats qu’elle évacuait ainsi. Le bébé Pema, posé sur le bord de la route comme le font toutes les femmes coolies. Les quelques roupies gagnées, suffisant à peine à les nourrir (la sœur aînée à l’école était/est parrainée par un Français). Imaginez-vous le bonheur que ce fut lorsque mes petits 23 euros mensuels arrivèrent ? Car en ce qui concerne ce parrainage-là, l’argent va bien aux familles, je peux vous l’assurer. La somme que je donne, contribue à l’éducation de Pema, à son habillement (l’uniforme scolaire est assez cher). Aujourd’hui Pema est en 5è, elle a 12 ans depuis le 1er Janvier, et veut être médecin ! Et je me réjouis de savoir que nous avons ensemble une longue vie de parrainage.
Bumchung, Pema et moi septembre 2009
Elles habitent toutes les deux à McLeod Ganj (proche de Dharamsala) où réside le Dalaï-Lama, et Bumchung travaille désormais dans une crèche tibétaine.

- Résidence du Dalaï-Lama à McLeod Ganj
Un an après le début du parrainage de Pema, heureuse de cette relation, j’ai décidé d’aider une personne âgée… et le merveilleux Rinzin Ngodup est entré dans ma vie ! Il ne sait pas son âge, mais tout le monde s’accorde sur 75 ans (il en paraît 10 de moins). Rinzin est un ancien moine qui a fui l’invasion chinoise avec un groupe d’autres moines, quelques jours après la fuite du Dalaï-Lama le 8 Mars 1959. Bien leur en a pris car les Chinois ont investi leur monastère deux ou trois jours après, et ont tué tous les moines (plusieurs centaines). Après une vie laïque bien remplie, Rinzin profite de sa vieillesse dans une maison pour personnes âgées tibétaines, à Chauntra.

- Merveilleux Rinzin Septembre 2009
Et puis, à la suite de mon premier voyage en Inde, il y a 4 ans, j’ai décidé de parrainer un jeune de 17 ans qui m’a émue, dans l’école où je suis allée, par le grand courage dont il a fait preuve. Jamyang Samten jusqu’à l’âge de 16 ans vivait au Tibet avec sa mère et sa sœur (son père est décédé).

- Jamyang et moi Septembre 2009
En Octobre 2006 avec un groupe de 70 autres jeunes Tibétains, il décide d’essayer de traverser la frontière avec l’Inde pour s’y réfugier. Imaginez le mois d’Octobre dans l’Himalaya, pour échapper aux gardes chinois, il faut passer par des cols à plus de 6000 m !! Ils sont passés par Nangpa La. Mais les soldats chinois sont arrivés et ont tiré sur la colonne de jeunes. Des alpinistes anglais et danois qui étaient là, ont tout filmé en vidéo
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Le meilleur ami de Jamyang, qui marchait devant lui, est tombé sous les balles. Jamyang a été pris par les Chinois, emmené au Tibet, mis en prison et torturé pendant 2 mois. Il avait alors 16 ans ! Il a réussi à s’enfuir de la prison et à passer en Inde. Il est dans cette école à Bir-Suja (à côté de Chauntra) où il apprend l’anglais, l’hindi, le tibétain écrit (il ne savait pas l’écrire car les Chinois obligent les Tibétains au Tibet à apprendre le Mandarin) et toutes les autres discipline scolaires. Il veut devenir cuisinier. Malgré son inquiétude concernant la vie de sa mère et de sa sœur (les Chinois font pression sur les membres d’une famille dont l’un s’est enfui en Inde), Jamyang parle couramment l’anglais au bout d’un an d’apprentissage, il est souriant et heureux.
Lui comme Pema, lorsque nous sommes ensemble ou dans leur courrier m’appellent “Amala” (maman) ! Ils sont comme mes enfants.
Et sur ma lancée, je parraine depuis bientôt 2 ans Tenzin Yungdung qui a 18 ans et qui vient de rentrer à l’université tibétaine de Bangalore (sud de l’Inde) en commerce. Malheureusement nous ne nous connaissons pas encore, car lorsque je suis allée dans son lycée en Septembre, il était déjà à l’université de Bangalore. Mais qui sait…
Depuis 4 ans je passe mes vacances en Inde, au nord de l’Inde, je suis avec eux, je vis avec eux et ce n’est que du bonheur ! Ce peuple qui a tout perdu n’a perdu ni son immense capacité à donner de l’amour, ni sa bonté.
Alors, j’en reviens au début de cet article. Pourquoi suis-je encore plus près d’eux par la pensée, au mois de Février ? A cause de Losar (prononcez Lossar) ! Cette année Losar se déroule les 13 et 14 Février et c’est le Nouvel An Tibétain.
Le calendrier tibétain repose sur un cycle lunaire de 60 ans qui a débuté 1027 avant J.C., nous allons donc entrés à mi-Février (nouvelle lune) dans l’année 2137.
Ce cycle comprend 12 animaux qui sont combinés avec 5 éléments naturels. Un animal est utilisé pour une année, un élément pour deux années de suite.
L‘année lunaire est composée de 12 mois de 30 jours chacun. Comme l’année lunaire ne compte que 354 jours, un mois supplémentaire est ajouté tous les 3 ans et certains jours sont supprimés du calendrier sur la base d’indications astrologiques. Ce qui explique pourquoi de nombreux Tibétains (les personnes âgées en général) ne connaissent pas leur date de naissance calculée selon notre calendrier occidental.
Losar est la fête la plus importante pour les Tibétains. C’est dans la joie que les Tibétains disent au revoir à l’année écoulée et saluent celle qui commence. Losar annonce le renouveau de la nature et de la spiritualité.
Bien évidemment, en raison de l’absence totale de liberté et de l’oppression, Losar semble être fêté au Tibet même, avec moins de moyens et de rigueur. Mais les Tibétains en exil sont attachés à cette tradition. A toutes leurs traditions, à les perpétuer et les transmettre aux jeunes générations. Elles sont l’expression d’une culture infiniment riche et complexe qui se débat pour rester intègre sous la botte chinoise.
Un peu avant Losar, un rituel aide à ce que la nouvelle année soit heureuse et sans obstacle pour le Tibet et les Tibétains. Ce rituel comporte un rituel monastique et un rituel populaire.
Rituel monastique : il consiste à éliminer tout élément négatif de l’année écoulée et à “mettre sur les rails” la nouvelle année sous de bons auspices. A la suite d’une longue prière et d’un rituel tantrique, les moines des monastères organisent une session de danses sacrées ou “cham“
(prononcez tcham). Au cours de ce cham sont invoquées les divinités protectrices tantriques. Ce n’était bien sûr pas à Losar, mais au mois de Septembre dernier que j’ai assisté à un cham donné au festival de Leh (Ladakh). Quelle magie !
Ces danses se déroulent toute la journée, à l’issue de laquelle, une sculpture géante ou Goutor est brûlée en guise d’exorcisme afin de chasser les mauvais esprits et d’éliminer les aspects négatifs de l’année qui s’achève.
Rituel populaire : le même jour que le rituel monastique, les Tibétains après avoir nettoyé de fond en comble leur maison, prennent une soupe appelée “Gouthouk“. Elle est composée de boulettes de farine de blé, viande et radis. Certaines boulettes ont à l’intérieur des objets symboliques comme un petit caillou blanc, de la laine, du charbon… (comme notre fève dans la galette ?). Ils symbolisent, pour le caillou blanc une pensée pure donc positive (à conserver pour la nouvelle année), pour le bout de laine un caractère lent et doux (la lenteur étant à rejeter mais la douceur à garder pour la nouvelle année), pour le charbon les pensées noires et donc négatives (à rejeter).
Après la soupe, la maîtresse de maison distribue à chaque membre une boule de tsampa (farine d’orge grillée). Cette boule est frottée symboliquement sur tout le corps afin qu’elle prenne les éléments négatifs. Toutes les boules sont ensuite réunies dans un récipient autour d’une effigie humaine en tsampa. Le récipient est mis à l’extérieur de la maison avec les restes de la soupe. L’effigie peut alors faire un grand voyage en emportant les aspects négatifs.
Il y a parallèlement à ces deux rituels, des festivités institutionnalisées (comme notre messe de Noël).
La célébration du jour de l’an est appelée Lama Losar. C’est en ce jour que les grands dignitaires des différentes traditions monastiques viennent présenter leurs vœux au Dalaï-Lama. Après une cérémonie religieuse conduite par le Dalaï-Lama, chaque dignitaire se voit offrir du thé salé au beurre (je ne peux pas m’y faire !!), du drésil (une préparation à base de potentille, de riz et raisins secs), du tchémar (mélange de tsampa et beurre) et un repas.
Le deuxième jour est consacré aux affaires temporelles. La cérémonie est la même, mais réservée aux dignitaires laïcs. Ce deuxième jour est appelé Gyalpo Losar (nouvel an du Roi).
Le troisième jour est consacré aux prières aux dieux gardiens du Tibet, et en particulier à la déesse Palden Lhamo. A l’issue de la cérémonie, une divination est faite, concernant l’avenir du Tibet et des Tibétains.

- Palden Lhamo
A l’aube du jour de l’an, tous les membres de chaque famille portent des habits neufs. Réunis dans la pièce principale, la maîtresse de maison présente à chacun ses vœux en offrant tchémar et changphu (bière d’orge et eau), prononçant “Tashi delek Phunsourn Tsok” (Bonheur et santé et que toutes les bonnes choses soient réunies pour la nouvelle année). On mange alors le changkoel (chang chaud mélangé à de la tsampa et du fromage), thé salé au beurre, khapsé (rousserolles ou merveilles tibétaines) et drésil.

- khapsé ou khabsé
Devant l’autel de chaque maison sont posées des offrandes : khapsé, fruits, jeunes pousses d’orge (symbole de bonne récolte et de fertilité), une tête de mouton en tsampa ou en beurre (chance et fortune), tchémar dans un bol en bois (bonne récolte de produits céréaliers et pastoraux), changphu (symbole de la lignée ininterrompue de la famille), briques de thé, sel…
La matinée est consacrée aux prières et l’après-midi aux réjouissances : jouer aux dés tibétains ou sho

- Jeu de sho à Chauntra Septembre 2008
chanter, danser, jouer de la musique, boire du chang…
Le deuxième jour on va chez les uns et les autres, échanger les vœux en offrant tchémar, changphu et khapsé.
Le matin du troisième jour est consacré à l’implantation des drapeaux de prières ou loungta sur le toit des maisons, et à la fumigation rituelle en brûlant du genévrier.

- Drapeaux de prières : Résidence du Dalaï-Lama, Norbunlingka Institute et Ladakh 2008 & 2009
Pendant trois semaines encore, auront lieu d’autres prières. Voici brossé à grands traits les festivités du Losar.
Ah oui ! j’ai oublié dans tout ça de vous dire que nous sommes 61 familles en Touraine à parrainer des Tibétains en Inde. Chaque fois que l’un de nous part en Inde ou au Népal voir ses propres filleuls, il n’est pas rare qu’il ait dans sa valise des cadeaux pour les filleuls des autres parrains. Et c’est ainsi que, parmi d’autres filleuls tibétains, depuis 2 ans je retrouve un petit garçon, Karma, de 11 ans et de la taille d’un enfant de 6 ans (bébé, Karma a souffert de malnutrition dans une famille extrêmement pauvre).

- Karma Septembre 2008
Mais quel bonheur de le rencontrer, si souriant, heureux de me voir car il sait alors que sa marraine a pensé à lui… et lui en retour, comme au mois de Septembre dernier, écrit en anglais et tibétain toute sa reconnaissance à celle qui l’aide, le soutient et l’aime.
Plus de photos du cham de Leh en Septembre 2009, cliquez ici.
Photos personnelles de Jacqueline Paillet.
Les sites d’information sur la situation du Tibet et des Tibétains que vous pouvez consulter :
http://www.tibet-info.net/www/index.php site du Bureau du Tibet à Paris, l’un des plus sérieux, mises à jour régulières.
http://www.phayul.com/ site en anglais des réfugiés tibétains, mises à jour quotidiennes.
http://www.tchrd.org/ site du Tibetan Centre for Human Rights and Democracy en anglais, mises à jour régulières.
Publié par Jacqueline Paillet le 8 février 2010 dans A la Une, A la rencontre.
#Tags : Losar, Nouvel an tibétain, Tibet, Tibétains
Version pour impression, des élements sont supprimé pour économiser du papier. Mais êtes vous certain de devoir imprimer ?


Bonjour Jaqueline,
Félicitations pour cette superbe reportage, et encore plus pour les aides concrètes que vous apportez à ces gens. Merci de partager un peu de leur vie avec nous, un témoignage par l’intérieur et vécu est tellement valable. Bonne continuation, et bonne chance, Yoon
Merci Jacqueline pour ce petit chapitre historique, et culturel d’un peuple parfois oublié. Histoire dramatique mais qui offre aussi des joies dans le cas de ces parrainages qui contribuent un peu à soutenir un peuple et à maintenir la culture tibétaine vivante…
Comme le dit un Lama tibétain, la disparition du peuple tibétain et sa philosophie multi-millénaire (et pourtant merveilleusement adaptée -car non dogmatique- à l’Occident, à la modernité changeante) serait une terrible perte pour l’humanité…
Merci aussi pour le sourire de Karma, petit garçon que je connais un peu, né en exil à qui je souhaite de pourvoir un jour retourner dans le pays de ses racines, le pays des neiges.
Tashi delek
En cette période Losar, je repense au monastère où je suis allée si souvent à Kalimpong. je suis un peu triste d’être là, en France et de n’avoir personne avec qui partager du chang et du tsampa. Je pense à Diki, ma filleule, que j’ai parrainé durant 8 ans, et qui a brillamment obtenu son diplôme cette année. Et à tous mes amis qui doivent ce réjouir en ce jour. Merci de ces lignes qui m’on fait me sentir plus proche d’eux!
Happy Losar à tous!
Un bien beau reportage! Beau témoignage de partage, une notion si souvent oubliée en ce moment!
Bravo Jacqueline! maryse
bonjour Jacqueline, je viens de lire votre témoignage , que je trouve profond, moi aussi alexandra david neel est depuis de nombreuse années( 32 ans), m’accompagne et le peuple tibétain aussi, a travers le dalaï lama ses livres, et d’autre maitres ; le peuple tibétain traverse depuis de si longues années avec force et courage tant d épreuves, ils est un exemple pour notre humanité tout entière , toutes ses épreuves ne l’on pas détruit, oublier, mais bien au contraire a permis de répandre , leur culture, le bouddhisme de paix et de compassion, il est une grande lumière pour l’humanité ;
votre témoignage est lumineux , profond, les dieux sont vainqueur !!! comme on dit au tibet une fois arriver a franchir une étape difficile ;
la vidéo que j’avais vue est poignante ; leurs souffrance est terrible, j’ai lue le livre du médecin du dalaï-lama ,témoignage , d’un homme d’exception , il as eu de la compassion vrais pour ses bourreaux chinois , par la compréhension de la souffrance que procure un vie aussi négative, pour l’être qui suis cette voix ;
merci a vous et bonne continuation anne
Ah ! chère Jacqueline, merci d’avoir trouvé les mots pour exprimer le bonheur tout simple et humain d’être la marraine, voire la “multimarraine” de ces jeunes et moins jeunes qui nous donnent tant en retour de notre geste.
Geste financier, bien sûr, il y a de vrais besoins matériels chez ce peuple de réfugiés, extrêmement travailleur et pragmatique, mais aussi geste d’amour et de respect, curiosité pour l’autre et chemin vers sa différence, tellement passionnante et qui peut venir nourrir la nôtre avec une infinie pertinence.
J’aime aussi viscéralement ce peuple, sa culture puissante et rebelle, sa quête philosophique (quel retournement incroyable, ces guerriers capables d’aller terrifier l’actuelle Xi’an au VIIIème siècle et qui brusquement osent changer de valeurs et se lancent dans une immense recherche intellectuelle et spirituelle).
Amicalement, Martine.